Les Gaulois

Grand entretien avec Thomas Blanchard et Olivier Martin-Salvan,
avec la participation de Marion Aubert, Clédat&Petitpierre et Loïc Touzé

Propos recueillis par Mélanie Drouère pour le Printemps des Comédiens, 40ème édition, mai 2026

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Comment l’aventure des Gaulois est-elle née entre vous trois ?

Thomas Blanchard : Olivier et moi nous sommes rencontrés en travaillant sur une pièce de Marion Aubert, Orgueil, poursuite et décapitation mise en scène par Marion Guerrero. Nous avons eu depuis lors l’occasion de jouer ensemble à plusieurs reprises et avions envie de prolonger ce compagnonnage dans un rapport direct à une écriture contemporaine, en passant commande d’un texte, et l’écriture de Marion Aubert s’est imposée comme une évidence. D’autre part, nous avions été profondément intrigués, pendant notre tournée avec Ubu dans des contextes très variés - théâtres, salles des fêtes, gymnases, prisons - par une interpellation récurrente : des spectateurs, notamment des jeunes, nous disaient : « Vous, vous êtes des Gaulois ! » Ce terme nous a semblé à la fois chargé de projections, de fantasmes, de glissements, voire de récupérations, et pourtant dépourvu de signification stable, puisqu’il pouvait être aussi bien attribué comme un mérite qu’avec dédain. Ce trouble nous a donné envie de demander à Marion, dotée de son rapport singulier au comique et au contemporain, ce qu’elle en ferait.

Olivier Martin-Salvan : Ce rapport direct à l’écriture vivante, c’est toute la force de la genèse de ce projet. Nous nous appuyons la plupart du temps sur une écriture de plateau, ou sur le répertoire ; ici, nous nous sommes replongés à l’inverse dans une situation presque “à l’ancienne” : passer commande, attendre le texte, le recevoir, le questionner, le traverser à plusieurs. « Tu es sûre de cette virgule ? » ; « Quel imaginaire ce mot-ci ouvre-t-il ? » C’est un luxe immense de dialoguer avec une autrice vivante, de l’entendre sur son texte, et de pouvoir ainsi l’interpréter dans tous les sens du terme. Marion écrit dans le monde qui est le nôtre, traversé de tensions : son texte est “tout chaud”. Il ne nomme rien ni personne explicitement, mais tout est là, en souterrain. Son lien direct avec la jeunesse, notamment en travaillant à l’Ensad à Montpellier et à l’ENSATT à Lyon, irrigue d’autant plus son écriture de questions contemporaines, vécues de manière très vive par cette génération. Et nous, acteurs, qui avons la chance de jouer avec des personnes d’âges très différents, sommes aussi à cet endroit-là, entre plusieurs générations, entre des mondes.

Marion Aubert : C’était il y a trois ans, je crois. Olivier et Thomas m’ont fait cette demande un peu solennelle : "Veux-tu, Marion, sceller quelque chose de notre duo gaulois pour toujours au plateau ?" Et c’est ainsi que j’ai commencé à lire tout ce que je pouvais lire sur les Gaulois, à m’intéresser à ce qu’on dit des Gaulois, à la façon dont ils ont été représentés, que ce soit dans une fameuse B.D., bien sûr, mais aussi dans L’Astrée et Céladon d’Honoré d’Urfé, dans Les Martyrs de Chateaubriand, sur les places de nos villes, dans la pop culture, la publicité, que j’ai lu des ouvrages d’historiens, écouté des podcasts, scruté les travaux des archéologues, regardé des œuvres d’art gauloises, en particulier La statuette du barde à la lyre, me suis intéressée à la numismatique, ai vécu gaulois, mangé gaulois, baigné gaulois pendant un certain temps, avant d’écrire, et de tout oublier. J’avais dans l’idée de ne pas faire une pièce historique, ni documentaire, mais bien davantage de travailler à faire surgir des questions qui nous agitent, nous troublent, nous perturbent dans nos vies contemporaines. En somme, qu’est-ce que ça vient nous dire, à nous, ces histoires de Gaulois ? Ou, pour le dire autrement, quand Olivier et Thomas me demandent de travailler sur les Gaulois, quelles questions me, se, nous posent-ils ?

 

Comment l’espace scénique très singulier, à la fois visuel, physique et presque mental, et ce duo qui l’habite se sont-ils inventés ?

Clédat&Petitpierre : Lorsque nous créons un espace et des costumes, c’est toujours pour engager les corps, en imaginant simultanément quels en seraient les usages possibles. Ici, un sol très pentu et des costumes très envahissants. Nous sommes persuadés, comme dans nos propres spectacles, que créer des contraintes, c’est aussi ouvrir des modes de résolution. C’est à la fois très ouvert et très contraignant. Nous avons déjà réalisé plusieurs projets pour Olivier et Thomas, et nos propositions sont acceptées dans leur entièreté et pleinement exploitées, ce qui est très rare et donc très précieux pour nous.
Pour Les Gaulois, il nous a plu de travailler sur l’artificialité de l’espace et des corps. Une mini Gaulle en moquette, comme un canevas géant, de fausses nudités en tissu, et deux énormes sangliers qui permettent des métamorphoses progressives et de multiples états de corps. C’est une manière de s’extraire de toute reconstitution historique en jouant sur un imaginaire commun et, surtout, de donner place à l’humour, qui était présent dès la genèse du projet. 

Thomas Blanchard : Nous avions envie de travailler à partir d’une forme très simple, presque primitive : deux présences, un espace, et voir ce qui surgit de cette rencontre. Le duo est un terrain de jeu luxuriant, parce qu’il contient intrinsèquement du rapport, dans tous ses états : du conflit, de la complicité, du décalage... Mais il importait de ne pas rester dans un registre purement psychologique. La scénographie vient justement déplacer ces frontières, en nous extirpant d’un lieu réaliste pour nous projeter dans un territoire à part, un fragment fantasmé du monde... Le jeu devient alors aussi une manière d’habiter cet espace, de s’y confronter : les corps, les déplacements, les silences y comptent autant que le texte.

Olivier Martin-Salvan : Le duo regorge de filiations inspirantes : Beckett, évidemment, mais aussi Laurel et Hardy, ces formes où deux présences suffisent à faire surgir un monde. L’esthétique forte, très plastique de Clédat&Petitpierre permet de faire résonner le texte avec des endroits de rêverie, tout comme la création lumière de Jérémie Papin et le travail sonore de Max Lance et Vivien Trelcat. Par ailleurs, un duo est fait de deux corps, et les nôtres sont très différents. La connaissance que nous avons l’un de l’autre est un atout, mais dans ce spectacle, qui ne part pas d’improvisations, nous avons demandé à Loïc Touzé de travailler avec nous cette question des corps. Nous sommes comme deux figures prises dans ce paysage mental, cherchant à exister et à se répondre, ce qui exige une écoute très fine du partenaire, de l’espace, et de ce qui se transforme en direct. Le regard précis de Loïc, très net, nous a soigneusement accompagnés dans cette évolution des corps dans l’espace et leur transformation.

Loïc Touzé : Nous nous sommes vite rendu compte que l’écriture d’une danse n’était pas suffisante pour tenir dans un espace tel que celui-ci. Chaque geste, rapport, distance, orientation, doit être traité avec une extrême attention. La partition physique porte des paradoxes, des rythmes, parfois des dissonances, propices à la compréhension de ce que le texte sous-tend. L’articulation entre texte, corps, espace, musique offre aux deux acteurs une imposante matière à traité tout le long de la représentation. Ils n’ont aucun répit tant les débrayages d’un registre à l’autre sont un jeu subtil entre grande maitrise et débordement salutaire. Tout ce qui s’est inventé dans cette pièce s’est fait de manière collaborative. Les corps et les imaginaires de Thomas et Olivier, en prise depuis longtemps avec le texte de Marion Aubert, sont pétris d’une matière brute qui ne demandait qu’à trouver sa forme et son mouvement. Composer une telle mécanique est très jubilatoire.

Quelle expérience souhaitez-vous proposer au public avec ce fil tendu entre rire et trouble sur lequel vous jouez pendant tout le spectacle ? De quoi le rire est-il ici le levier ?

Thomas Blanchard : Le rire est ici une porte d’entrée, mais jamais une finalité. Ce qui nous intéresse, c’est précisément le moment où il dévie, tombe dans une incertitude. Il peut y avoir un rire presque réflexe, immédiatement suivi d’un doute : “est-ce que je devais rire ?” C’est dans cette petite faille qu’il ouvre quelque chose de neuf, de réflexif. Nous envisageons ici le rire comme un moyen de fendre l’armure afin d’atteindre un endroit plus sensible. Ceux qui viennent pour rire riront sans doute, mais le brassage des humours risque d’être vertigineux. De quoi rit-on ? La question se posera nécessairement au public, et de façon déroutante, puisque parler des Gaulois, dès le titre, c’est comme un pavé dans la mare : nous ne pouvons pas faire abstraction du fait que nous sommes deux hommes Gaulois blancs de plus de 40 ans ! Le sujet est en lui-même une plaque tournante de nos questions ; le rire permet de démanteler les attentes qui y sont souvent associées.

Olivier Martin-Salvan : Le spectacle assume pleinement cette ambiguïté. Il y a une multiplicité de rires, dont le rire de honte, de gêne, de reconnaissance, de surprise, le rire de résistance, le rire à la Rabelais, le rire médecin, le rire virulent, mais il n’est jamais ni inoffensif, ni « confortable ». Marion Aubert propose leur coexistence pour que chacune, chacun puisse y circuler à sa manière. Nous ne cherchons pas à guider les spectateurs, ni à leur indiquer que penser. Nous ouvrons plutôt un espace qui permette au public de vivre l’expérience de ces glissements, parfois très rapides, entre des choses légères et d’autres plus tendues, voire plus sombres. Le rire devient alors une manière d’entrer, mais aussi parfois de résister, ou de se protéger, et c’est passionnant de voir comme les spectateurs s’en saisissent différemment et y trouvent leur place.

 

Aujourd’hui, après l’expérience collective de cette création, “être Gaulois”, pour vous, ça veut dire quoi ?

Thomas Blanchard : C’est un terme qui continue à jeter un trouble pour nous, et que nous ne pouvons pas tout à fait revendiquer. Mais nous savons à présent que c’est précisément ce vertige qui nous intéresse. Il met au-devant de la scène un réseau de problématiques qui nous traversent : les questions identitaires, le masculin, sa place et ce qu’on lui assigne, la manière de créer du collectif et de le préserver de ce qui peut être toxique ou violent. Et, dans le même temps, sans ces tensions, que sommes-nous ? C’est là aussi, selon nous, une question essentielle à partager avec le public.

Olivier Martin-Salvan : Dans un public comme ailleurs, chacun peut se dire « de théâtre », « de stade », ou d’où il veut : il existe une diversité de manières de penser. Les Gaulois fraie une voie pour poser ces questions en partage, en incluant absolument tout le monde dans cette zone de questionnement, y compris celles et ceux qui ne pensent pas comme nous. En mettant sur la table la question de cette identité, c’est un rapport au monde que nous cherchons à interroger. Marion a commencé par déconstruire des idées reçues : les Gaulois ne mangeaient pas forcément de sanglier ; ils entretenaient une relation forte au spiritisme, au monde cosmique, au druidisme ; ils croyaient en la réincarnation. Je crois qu’à la fin du spectacle, chacun se posera la question de ce qu’est être Gaulois, en découvrant des rapprochements inattendus avec d’autres cultures. Les Gaulois ont laissé peu de traces, contrairement aux Romains. D’un point de vue théâtral, c’est une belle aventure de se concentrer sur une période qui en a si peu laissé, dans un art qui, lui, en produit. Il s’agit ici de faire du théâtre une sphère dépouillée des récupérations, pour y accueillir sans jugement des questions qui, d’habitude, nous piquent, notamment celle d’être fier.e d’être français.e.

Marion Aubert : Les Gaulois ne se percevaient pas comme Gaulois avant que César ne décide de leur donner le nom de Gaulois. Avec un tel titre, je savais que je ne pourrais faire l’économie de me poser les si complexes, et clivantes questions de « l’identité » (même si la pièce, in fine, est travaillée par d’autres questions, sans doute connexes, en particulier la question des mémoires enfouies, des traces de violence dans notre histoire, intime et nationale). Une des premières questions que je me suis posée c’est : « Qu’est-ce que je fais avec la représentation de ces deux hommes blancs ? Qu’est-ce qu’ils viennent encore nous dire ? » Ce qui m’a frappée, c’est combien l’imaginaire gaulois renvoyait un imaginaire masculin. La première idée de la scénographie avait été de planter un menhir dans la case. Aujourd’hui, le paysage est fendu par un chemin. 
Trois figures ont guidé mon travail : le guerrier, le barde, le druide. Gaulois, ça veut dire le fort, en langue gauloise. La figure du guerrier, (l’homme, le brave) versus la figure mascu d’aujourd’hui (la chasse, le barbecue, la grivoiserie) pèse sur toute la pièce. Mais j’ai aussi été appelée par la figure du barde - le barde qui, dit-on, arrêtait les guerres, par la seule force de son chant. Ces deux-là, Olivier et Thomas, sont des mecs, envahisseurs, envahissants, mais aussi envahis, ils ont une sensibilité exacerbée, un rapport magique à la langue, au verbe. La figure du druide, du guérisseur, l’homme qui prend soin, est venue aussi irriguer le travail, et nous a permis d’ouvrir d’autres espaces à la représentation du masculin, porteuses d’identités ouvertes, et d’autres chemins possibles pour se construire. Et puis je me suis dit que j’allais aussi travailler sur les parts manquantes, en creux. Par l’absence, j’espère que nous réfléchissons, aussi, à toutes celles et ceux qui ne sont pas représenté.es sur scène. Les identités, je n’ai cessé de tenter de les ouvrir, de les fendre, comme le paysage, les territoires, ont été fendus, et, ce faisant, de mettre à nu les premières failles, et de tomber dans les trous de notre histoire.

 

Olivier Martin-Salvan, quel lien faites-vous entre Les Gaulois et L’envers des mots, un hommage à Valère Novarina que vous présentez également au Printemps des Comédiens ?

Olivier Martin-Salvan : Le lien, c’est clairement la langue. J’ai vécu une expérience fondatrice en travaillant pendant dix ans aux côtés de Valère Novarina. C’est lui qui m'a redonné envie de replonger dans Rabelais ; c’est encore lui qui m’a mis, depuis quelques années, sur la piste des commandes d'écriture. Et c’est surtout lui qui m’a transmis une manière d’entrer dans le langage, d’en saisir la pluralité des strates. Dans Les Gaulois, Marion explore aussi ce qui se cache sous les mots. Chacun le fait à sa manière : Novarina crée une langue, Marion Aubert interroge les fondations de la nôtre, mais elle est une héritière directe de ces recherches langagières ; elle a d’ailleurs écrit un hommage à Novarina - qui va bientôt être publié -, qui me bouleverse. Avec L’envers des mots, j’ai voulu faire une forme de montage des textes que je trouve les plus puissants dans l’œuvre de Valère, presque un “medley” - ce qu’il détestait ! (rire), mais je me le permets car il a vu ce travail en cours peu avant sa disparition et m’a encouragé à le poursuivre. C’est une lecture qui sort du cadre académique pour devenir spectacle, où la langue circule, déborde, se transforme... Novarina nous appelait les “soldats du langage”. C’est une image un peu guerrière, mais qui dit absolument l’importance de défendre la langue, les langues.

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Photo : Simon Gosselin